Témoignage d'un ancien Saulnier de la Saline de Sommerviller

Cette saline construite en 1858 suite à la découverte d'un gisement de sel de couleur rougeâtre à moins 60 m sur le territoire de Sommerviller était située sur le bord gauche du canal de la Marne au Rhin en allant de Sommerviller vers Crévic . Le canal construit en 1853 jouera un grand rôle dans l'implantation et le développement des salines de Lorraine.


Pour agrandir clic sur carte


La société comprenait 6 bâtiments d'évaporation reconnaissables à leurs cheminées, 3 grandes maisons dont 2 subsistent encore enserraient les salles d'empaquetage et les magasins à sel 24h.
Le Fondateur de la société Mr Pierre-Marie Mouet qui fut un des principaux organisateurs des comptoirs des sels et Directeur du comptoir de Nancy laissa son nom à ce sel de table d'abord commercialisé sous le nom de "Sel à la Mouette"  nom également du bateau appartenant à la Saline et servant à son transport. Ce sel reçut de nombreuses récompenses lors de diverses expositions en France depuis 1867. les produits prendront l'appellation Socosel vers 1941 suite au rapprochement des petites salines de Lorraine.


La Saline devant le canal vers 1910.

Félicien, un ancien Saulnier nous explique en quoi consistait son travail de "Pêcheur de Sel" lorsqu'il embaucha dans cette société après son service militaire en 1947.
Nous étions en équipes de deux derrière chaque poële pour récupérer le sel cristallisé après évaporation de l'eau de saumure, équipés de long râbles (pelles à trous calibrés en forme de racloir) nous dirigions ce sel à travers des volets pour le sortir de la poële. Quand le contremaître lançait "fermer les volets", cela signifiait que c'était l'heure du casse-croûte!
Ces grandes poëles rectangulaires en fer chauffées à partir du résidu de triage de la houille appelé  "schlamm"  permettaient cette évaporation, l'hiver malgré les courants d'air c'était supportable mais l'été l'atmosphère humide de vapeur plus la chaleur, les conditions de travail devenaient inhumaines, il fallait boire énormément d'eau pour éviter la déshydratation.


Cette opération qui permet de "pêcher" le sel cristallisé s'appelait le salinage.


Ce sel mis en talus sur les manteaux des poëles restait à sécher environ 24 heures d'où son appellation de l'époque "24 h humide", il était ensuite repris et rentré en magasin dans des wagonnets d'un poids total en charge d'une demi-tonne, poussés à la main sur 250 mètres.
Un esprit de compétition régnait entre les équipes de français, de polonais, ou d'italiens pour un meilleur salaire, certains courraient avec leurs wagonnets pas totalement remplis car nous étions rémunérés au voyage et non au tonnage.
C'était pas régulier, il y avait souvent des différents, un jour j'ai proposé au contremaître une rémunération au tonnage convoyé qui fut acceptée, il n'y eut plus d'histoire entre nous.
A d'autres moments, il fallait charger les péniches, avec des "diables" (petit chariot muni de deux roues basses) surmontés de 2 sacs en jute remplis chacun de 50 kg de sel, nous les déposions sur une "sauterelle", c'était un tapis roulant qui élevait les sacs pour les basculer en cale. Des arrimeurs les rangeaient au fond, pour remplir une péniche d'environ 200 tonnes il fallait environ 2 jours.


Sauterelle, diable, sacs jute vers 1900 


Ce travail peu mécanisé était fatiguant et très physique, j'avais la chance d'habiter sur place mais pour beaucoup de Saulniers habitant des communes voisines, il fallait faire les trajets à pied après une dure journée de travail car il n'y avait guère de voitures à cette époque, j'en garde malgré tout de savoureux souvenirs, c'était le bon temps de ma jeunesse où l'usine et ses ouvriers étaient une famille et où chacun racontait son quotidien.


Aujourd'hui plus de bateaux ni de saline, la nature à reprise ses droits.


Pour adapter ses moyens de production et de commercialisation au contrainte des marchés cette saline de la vallée du Sânon qui employa une centaine d'ouvriers au siècle dernier dût se regrouper au sein d'une même société ce qui entraîna hélas après restructuration vers les années 1960, sa fermeture puis sa destruction en 1967. Quant à moi toujours en activité je suis rentré à la Soudière Solvay de Dombasle bien plus moderne et mieux rémunéré ou je suis devenu Soudier mais c'est là une autre histoire.


Source db : M Heitz - Vivre à Crévic -